Covid-19 et dépression : quels liens ?

L’humanité combat depuis plusieurs mois une pandémie particulièrement meurtrière avec plus d’un million de victimes dans le monde. Le caractère difficilement contrôlable de l’épidémie, la crainte d’être contaminé, l’absence de traitement spécifique, les confinements successifs, la crise économique sont sources de stress et d’anxiété avec indéniablement une vague qui sera psychiatrique.

Contrairement à l’épidémie virale qui recèle encore bien des mystères, les pathologies mentales peuvent être de bon pronostic si elles sont diagnostiquées et prises en charge selon les recommandations. Une meilleure compréhension de la situation permet d’adapter nos armes. Savoir pour prévoir, afin de pouvoir.

Dès le début de l’épidémie, les médecins ont constaté un impact psychique conséquent avec une augmentation de l’incidence des troubles anxieux et dépressifs. Le taux d’anxiété mesuré par Santé Publique France une semaine après le début du confinement a été multiplié par deux1.

Ce premier confinement a marqué un tournant dans l’appréhension de l’épidémie. Il nous a fait prendre conscience de la gravité de la situation par la privation de liberté, l’isolement, la perte de repères et la diminution de nos interactions sociales habituelles. Un certain nombre d’émotions négatives consécutives à cette situation inédite ont pu nous submerger. Colère, incompréhension, ennui, anxiété ont émaillé notre quotidien et ont pu faire le lit de pathologies constituées comme les troubles anxieux et dépressifs.

Nous ne sommes pas tous égaux face à cet état de tension : les femmes sont plus impactées2 que les hommes (tout comme dans la dépression), les jeunes hyperconnectés vont être particulièrement sensibles au déferlement médiatique, les plus de 60 ans au risque morbide supérieur vont craindre quant à eux pour leur santé, de façon légitime. Les personnes en situation de précarité ou isolées socialement (étudiants, personnes âgées, migrants…) apparaissent plus vulnérables. Certaines professions méritent une attention particulière car économiquement plus touchées, plus exposées mais aussi du fait de la charge émotionnelle qu’elles comportent : commerçants, caissières, soignants, enseignants…justifient de mesures personnalisées.

Les malades chroniques (diabétiques, cardiaques, insuffisants respiratoires…) constituent un groupe particulièrement à risque de souffrir d’un trouble psychique d’autant qu’ils vont parfois négliger leurs soins en période de confinement.

Les études ont aussi confirmé que la perte d’un proche, dans des conditions si particulières (isolement des personnes âgées, travail de deuil compliqué, crainte de la contamination, éloignement géographique en lien avec un transfert sanitaire), crée une vulnérabilité à la dépression.

La crise économique annoncée est susceptible d’avoir des retombées négatives sur notre moral. La perte de son emploi, la précarité, l’incapacité à payer ses factures, les risques d’une désagrégation familiale sont des facteurs de risque connus de dérèglement de l’humeur.

Les symptômes sont le plus souvent insidieux, minimisés et banalisés, vécus avec beaucoup de culpabilité. Une fatigue et un manque d’énergie s’installent, les moments de plaisir se raréfient, l’anxiété est fréquente avec des inquiétudes concernant l’avenir et les troubles du sommeil ponctuent les nuits agitées. Cafard, coup de blues ou réelle déprime témoignent d’une baisse de moral qui semble s’inscrire dans la durée. Autant notre espace de vie paraît se réduire comme une peau de chagrin, autant le temps s’allonge avec un sentiment désagréable de répétition.

Les consommations d’alcool et de tabac s’amplifient dangereusement, parfois il s’agit d’abus d’aliments sucrés ou de visionnages compulsifs de séries TV.

Les ruminations anxieuses font l’effet d’une marée que rien ne parvient à contenir : la crainte du virus devient obsédante, le danger semble omniprésent avec un vécu hostile de l’environnement potentiellement toxique, le sentiment de solitude s’accroît. La peur s’installe.

L’apparition d’idées noires ou de pensées suicidaires signe la gravité de la maladie. Les soins deviennent une urgence médicale.

Toutes ces émotions sont parfois projetées sur nos proches avec, on le sait, une augmentation des violences conjugales ou faites aux enfants dans ces périodes de tension. La pression intrafamiliale traduit les frustrations cumulées à ne pouvoir accéder aux activités habituelles, l’insuffisance d’activité physique et les carences en interactions sociales. Certains couples, par manque de repères, se délitent progressivement avec une acutisation des conflits.

Être contaminé par le virus, dans certains cas, peut être à l’origine d’une souffrance psychologique. La crainte de la réaction des proches à l’annonce du diagnostic mais aussi l’éventualité de contaminer son environnement constituent pour de nombreuses personnes infectées une source sérieuse de stress. Les tableaux cliniques de l’infection comportent parfois une fatigue intense et prolongée, des maux de tête invalidants, des difficultés respiratoires angoissantes qui altèrent profondément la qualité de vie avec un impact sur le moral considérable. Nous n’évoquerons pas ici les séjours en réanimation dont on connait les répercussions traumatiques.

Les dernières études publiées concernant les conséquences psychologiques de la pandémie confirment une augmentation de la prévalence des troubles dépressifs (avec un nombre de patients multiplié par 3) et particulièrement dans les formes les plus sévères de la maladie dépressive.2

Au niveau de la pandémie, les confinements successifs ont des effets positifs avec une situation sanitaire qui s’améliore (baisse des contaminations et allègement de la pression sur le système hospitalier). L’annonce d’une campagne de vaccination permet que l’espoir prenne forme. Pour les personnes touchées par le virus, des protocoles thérapeutiques plus adaptés ont vu le jour, notamment dans les formes sévères de la maladie avec moins d’intubation et le recours privilégié à l’oxygénation à haut débit et aux corticoïdes.

On peut néanmoins craindre que l’impact psychologique de cette crise sanitaire ne perdure plusieurs années. Les données actuelles incitent à une vigilance accrue et à anticiper les besoins en accompagnement de la population. Les services de réanimation ont poussé les murs pour accueillir les patients, le réseau de santé mentale doit faire de même, il dispose des outils de dépistage et de traitement de la souffrance psychique.

 

Article rédigé par le Dr Eric HENSGEN

Psychiatre

 

 

Références :

  1. Chan-Chee C et al. La santé mentale des français face au Covid-19 : Prévalence, évolutions et déterminants de l’anxiété au cours des deux premières semaines de confinement (Enquête COVEPREV, 23-25 mars – 1er avril 2020). Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire 13; 7 mai 2020; 260-269.
  2. Wang C, Pan R, Wan X, Tan Y, Xu L, Ho CS, Ho RC. Immediate Psychological Responses and Associated Factors during the Initial Stage of the 2019 Coronavirus Disease (COVID-19) Epidemic among the General Population in China. Int J Environ Res Public Health. 2020 Mar 6;17(5):1729.
  3. Ettman CK, Abdalla SM, Cohen GH, Sampson L, Vivier PM, Galea S. Prevalence of Depression Symptoms in US Adults Before and During the COVID-19 Pandemic. JAMA Netw Open. 2020 Sep; 3(9): e2019686. Published online 2020 Sep 2.