Les expressions de la dépression au travail

 

 

La dépression majeure est l’une des premières causes d’incapacité au travail dans le monde et elle a de nombreuses conséquences tant sur l’employé concerné qu’auprès des acteurs du milieu de travail.1 Les symptômes de la dépression ne se dissipent pas au seuil de l’entreprise. Plusieurs signes doivent alerter le salarié ou son entourage : une baisse de productivité avec des délais qui ne peuvent plus être respectés, un évitement des relations qui deviennent parfois conflictuelles, une incapacité d’exécution des activités habituelles avec une multiplication des erreurs commises.2

Cette situation est traversée par le salarié avec une souffrance intense : il ressent une fatigue physique et psychique qui dure, chaque tâche est vécue comme une contrainte. Souvent, toute prise de décision se heurte à son inertie psychique. La dépression constitue un prédicteur puissant, si ce n’est le plus important, de perte de performance professionnelle.3 Le sommeil se dégrade, devenant moins profond, très court et peu réparateur avec, de fait, un impact péjoratif sur la journée du lendemain. La perte diffuse de plaisir colore les journées d’une teinte particulièrement sombre. Déjeuner avec les collègues, boire un verre en fin de journée, n’apportent plus de joie mais au contraire de la peine et du tourment : les discussions deviennent laborieuses, le manque d’énergie est difficilement masqué, l’apathie peut être ressentie comme du désintérêt. Feinter la bonne humeur épuise des sujets déjà fragilisés, parfois dans des états de grande désespérance.

L’incapacité à assumer la charge de travail et les tensions avec l’environnement professionnel qui en découlent renforcent le sentiment de dévalorisation chez un salarié déjà en manque de confiance en soi et favorisent les idées d’inutilité voire d’incurabilité. Le travail perd ses capacités d’enrichissement personnel. L’impression de solitude s’accroît alors que la conviction d’appartenance au groupe se délite. Une perte d’enthousiasme remplace le dynamisme habituel à remplir ses missions.

Le déprimé est multiple, soit effacé et passif ou à l’inverse en recherche de soutien, mais il est identifiable par sa souffrance et par sa peine. Des troubles du comportement émaillent le quotidien comme de l’irritabilité, de l’hostilité, une incapacité à gérer une bonne distance relationnelle : retrait excessif ou au contraire dépendance extrême perturbent les interactions professionnelles.

La gestion du temps s’avère problématique : certains salariés étirent leur présence au travail afin de remplir leurs missions. Pourtant restreints dans leur fonctionnement avec un vécu subjectif d’altération cognitive, ils n’interrompent pas leur activité par crainte du regard de l’autre ou de perdre leur source de revenu, on parle alors de présentéisme.4 Les troubles cognitifs inhérents à la dépression, dont font partie les difficultés de mémorisation et de concentration, sont sources d’erreurs. Bien des déprimés ont du mal à se souvenir des consignes à suivre. Cet état prédispose aux accidents de travail.

Certaines personnes vont prendre de la distance avec leur emploi en multipliant les arrêts maladie inefficaces en l’absence d’une prise en charge appropriée. Au-delà du coût financier, la perte d’identité professionnelle, notamment dans le cas d’une absence prolongée au travail, modifie les représentations que peut avoir le salarié de sa profession. Vaincu, il s’exclut et se ferme au monde. Une consommation accrue d’alcool sur le lieu de travail légitime parfois l’éviction d’une personne qui ne gère son stress que par l’abus de toxiques. D’autres vont être licenciés, n’apportant plus satisfaction à leur employeur. L’individu incarne du même coup, et à son insu, l’objet du stigmate social. Les absences dues à un trouble mental peuvent aussi avoir un impact sur les collègues qui absorbent les tâches de l’employé absent. Cette solidarité imposée renforce l’acrimonie et le rejet d’un sujet déjà fustigé. Présentéisme, absentéisme, arrêts de travail et changements fréquents d’activités marquent le parcours professionnel des personnes souffrant de dépression quand elles ne sont pas correctement prises en charge.5

Avoir une activité professionnelle peut à l’inverse constituer une opportunité pour les déprimés. Certains maintiennent un équilibre psychique précaire grâce à la reconnaissance, fruit de leur investissement professionnel. Le travail constitue le dernier repère identitaire. Les collègues font rempart à l’envahissement dépressif en maintenant une vie sociale et des interactions positives, un sentiment d’appartenance au groupe, des moments d’apaisement.

Les soins sont coordonnés par le médecin traitant. Dans le bilan initial, la prise en compte de la vie professionnelle impose une évaluation rigoureuse de l’impact fonctionnel de la maladie. Le service de santé au travail, s’il est sollicité, a pour mission de déterminer les conditions d’un retour optimal au travail en cas d’arrêt. Souvent, un effort de réflexion s’impose : il faut que le sujet se pose la question de ce qui lui appartient dans ce qui lui arrive et de ce qui appartient à son environnement professionnel. Les relations entre conditions de travail et dépressions sont complexes et l’on doit se garder de simplifications abusives. Ce n’est pas simplement la faute à telle ou telle condition de travail, pas plus que ce n’est la faute du sujet. Le médecin traitant ou le psychiatre évalue la prise en charge nécessaire. Reprendre une vie sociale, interagir, produire, participe au mieux-être et s’avère indispensable à la restauration de la confiance en soi. Le travail demeure un excellent lieu d’échange et de partage.

 

 

 Article rédigé par le Dr Éric HENSGEN

                                                                                                                                              Psychiatre

 

Références :

  1. Corbière M, Lecomte T, Lachance J, Coutu M, Negrini A, Laberon S. Stratégies de retour au travail d’employés ayant fait l’expérience d’une dépression : perspectives des employeurs et des cadres des ressources humaines. Santé mentale au Québec. 2017; 42(2):173-196.
  2. Raffaitin F, Raffaitin-Bodin C. Travail et dépression. L’Encéphale. 2008; 34:434-439.
  3. Kessler R, White LA, Birnbaum H, Qiu Y, Kidolezi Y, Mallett D, Swindle R. Comparative and interactive effects of depression 
    relative to other health problems on work performance in the workforce of a large employer. J Occup Environ Med. 2008 Jul; 50(7):809-16.
  4. Toyoshima K, Inoue T, Shimura A, Masuya J, Ichiki M, Fujimura Y, Kusumi I. Associations between the depressive symptoms, subjective cognitive function, and presenteeism of Japanese adult workers: a cross-sectional survey study. Biopsychosoc Med. 2020 May 4; 14:10.
  5. Lerner D, Adler DA, Chang H, Lapitsky L, Hood MY, Perissinotto C, Reed J, McLaughlin TJ, Berndt ER, Rogers WH. Unemployment, job retention, and productivity loss among employees with depression. Psychiatr Serv. 2004 Dec; 55(12):1371-8.